Pérégrinations au Salon du livre

Quel est l’intérêt de délester son portefeuille de 12€ pour visiter le Salon du livre de Paris ? Cette question m’est venue lorsque j’avais en main mon ticket d’entrée, qui m’avait été gracieusement offert, et que je parcourais le site officiel de l’événement. Qu’est-ce qui peut bien motiver un quidam à payer le prix fort ? J’avais déjà un début de réponse à cette question avec le slogan officiel de cette édition 2015 : « Venez rencontrer vos auteurs préférés ». Même si la ribambelle de portraits présentés n’était pour moi que des illustres inconnus, j’allais donc y rencontrer, non pas des mots, mais des stars.

Salon du livre 2015

Je suis allée à ce salon, aux frais de la princesse, mais avec l’idée de faire comme si j’avais bel et bien payé ce billet. Et de trouver un sens à mes pérégrinations.

Promo sur le boudin bouquin

Après avoir passé la barrière Vigipirate, mon premier défi a été de gérer l’angoisse de pénétrer dans une librairie géante, surplombée de néons, de projecteurs et de logos tournants, et habitée d’une foule grouillante comme un jour d’ouverture des soldes.

Les stands des grands éditeurs sont organisés comme à la FNAC (ou à Carrouf, au choix) : des rayonnages, puis les caisses. Excepté qu’à la sortie des caisses tu cours pas te réfugier au parking, non non, il y a ton cadeau bonus, celui pour lequel tu as payé l’entrée : tes auteurs préférés t’attendent à bras ouverts pour te signer un autographe sur le bouquin fraîchement acquis. Le business tourne bien.

« Alors t’as vu qui ? »

Que du beau monde ! Le gratin de la crème de la crème. J’y ai croisé quelques auteurs fameux, que je n’aurais probablement pas reconnus s’ils n’avaient pas été entourés d’une bardée de caméras. J’ai bien sûr reconnu Amélie Nothomb, son joli chapeau et ses nombreux fans. Sans déconner, « elle est comme à la télé ».

Les badauds se pressent pour assister à une rencontre avec Roman Polanski, animée par Guillaume Durand. C’est comme à la TV, mais en vrai.
Les badauds se pressent pour assister à une rencontre avec le violeur Roman Polanski, animée par Guillaume Durand. C’est comme à la TV, mais en vrai.

Et comme tout ce qui est culturel est aussi fortement politique, le Salon du livre est l’occasion pour les représentants du peuple de faire leur parade médiatique. Souvenez-vous, ils font la même au Salon de l’agriculture quelques semaines plus tôt. S’émouvoir sur la beauté des vaches, puis s’extasier sur la beauté du verbe : telle est la délicate mission imposée par leurs conseillers en communication.

Ce moment magique où tu croises Fleur Pellerin avec un livre à la main.
Ce moment magique où tu croises Fleur Pellerin avec un livre à la main.

Écrivains, journalistes, politiciens… Côtoyer l’immensité omnisciente de notre panorama télévisuel, c’est comme toucher du doigt la voute céleste. L’espace d’un instant je me suis sentie immortelle. Dites-moi si j’en fais trop.

Le monde entier sous le chapiteau

Cette année la programmation mettait le Brésil à l’honneur. Agoraphobe, je ne me suis pas attardée sur l’immense espace consacré aux auteurs et éditeurs brésiliens. Ma curiosité m’a davantage poussée vers les stands des autres pays : Belgique, Slovénie, Maroc, Congo, Russie… Le sultanat d’Oman m’a aimablement offert une datte au cumin. Le stand chinois n’était pas très populaire. Il n’y avait pas grand monde non plus lors de mon passage sur le stand du Qatar. Celui d’Arabie saoudite, bien plus grand que les autres, était un peu plus fréquenté. C’était poilant d’y trouver un livre sobrement sous-titré « Royaume humanitaire ».

Le livre n’était pas très épais.
Le livre n’était pas très épais.

La presse te presse

Tout le monde le sait, la presse française va mal et la plupart des grands journaux vivent sous perfusion, grâce aux subventions de l’État et au rachat de leurs capitaux par de grands groupes ou « mécènes » millionnaires. Lancée dans une chasse aux lectures gratuites pour le meilleur ou pour le pire, j’ai ramassé Le Figaro et La Croix sur mon passage. C’était écrit : « Servez-vous ». La presse désabusée.

Pour Libération c’était une autre paire de manches : les exemplaires gratuits étaient vaillamment gardés par des commerciaux désespérés. C’était le premier jour du salon mais le discours du monsieur était déjà bien rodé : « Nous sommes tous Charlie ! » s’est-il écrié en introduction, avant de s’essouffler dans un discours sur la dangereuse disparition de la presse française. J’en étais presque émue. Je lui ai dit qu’en effet je préférais qu’un journal soit financé par ses lecteurs, plutôt que par d’obscurs actionnaires. Il avait réponse à tout : « Nous, on s’en fout complètement de Rothschild, on continuera sans eux, mais pour ça on a besoin de vous ! » puis il a dégainé le formulaire d’abonnement « offre 6 mois privilège » en insistant bien : « Vous serez bichonnée ! » avec l’aplomb d’un vendeur du télé-achat. Je lui ai aimablement expliqué que je préférais soutenir un journal comme Le Monde Diplomatique, et que de toute façon la ligne éditoriale de son journal était bien trop éloignée de mes convictions personnelles… Il n’a pas insisté. La presse blasée.

Mon butin du jour, de quoi faire des envieux.

Conférences entre amis

En dehors de cette pipolisation et de cette marchandisation extravertie, le réel intérêt de ce salon – du moins ce qui serait susceptible de combler le visiteur avide de savoirs, en plus de l’espoir d’y découvrir de nouveaux auteurs – ce sont les conférences, nombreuses et variées.

J’ai donc assisté, très partiellement et à grands renforts de bâillements, à une conférence sur le droit d’auteur, organisée par France TV, sous la houlette de l’Union Européenne et avec l’aimable participation du commissaire européen Moscovici – incroyable comme ce type est partout, quelle ambition ! J’ai vaguement écouté le discours d’un éditeur anglais qui se plaignait mollement que l’Union Européenne veuille réformer le droit d’auteur (pour une fois dans le bon sens, pourtant) puis qui rappelait que c’était grâce à des entreprises privées que les travaux de recherche étaient aujourd’hui accessibles à tous. J’ai vite perdu patience en fait – et du coup j’ai malheureusement raté le meilleur de ce  « débat entre amis » : l’incident.

À ce sujet j’ai aussi aperçu le stand Hadopi… J’ai pas eu envie de discuter avec eux.
À ce sujet j’ai aussi aperçu le stand Hadopi… J’ai pas eu envie de discuter avec eux.

Un peu dépitée je suis partie en quête d’une conférence plus enrichissante, et le hasard m’a menée dans le secteur « Savoir et connaissances » où se tenait, à l’abri de la foule, une table ronde entre trois auteurs sur le thème de la mondialisation des savoirs : comment les sciences se propagent, comment les cultures se transforment au contact les unes des autres… Des questionnements illustrés par des exemples historiques piochés dans la musique, les langues. C’était passionnant, sans ironie cette fois. J’avais enfin trouvé un sens à ma visite.

Plus tard, après un détour par une scène de slam, j’étais de retour chez France TV où on débattait cette fois de liberté d’expression, en compagnie notamment du dessinateur Plantu. La discussion n’était pas inintéressante mais très… France TV. J’avais l’impression d’y avoir déjà assisté mille fois dans cette France d’après Charlie. Et à vrai dire j’en ai un peu soupé, de ces débats. Plantu a soudainement eu cette phrase qui m’a réveillée : « On a le droit de dire qu’on se caille au Salon du livre ? » C’était tellement juste, je me gelais les miches à leur salon. C’en était fini pour moi, je reprenais le tramway en lisant mon Libé, tout en songeant à l’image de bobo parisienne que j’avais peaufinée entre-temps.


Je n’ai malheureusement pas eu le temps de découvrir tous les recoins de cette édition du Salon du livre – bigre, c’est un très grand livre. Plutôt que m’abrutir aux conférences Antenne 2, j’aurais dû m’attarder davantage chez les acteurs du livre numérique, et aussi du côté des fabricants (papetiers, relieurs, imprimeurs…), trop peu nombreux mais tout de même présents. La seule découverte du genre s’est faite sur un stand qui présentait une imprimante capable de produire des livres à la demande en un temps record. Démonstration faite, le livre est sorti de la machine en quelques minutes et j’ai même eu droit à mon exemplaire personnel en partant :

Enfin de la littérature !
De la littérature, enfin !