Visite intestine au Palais de Tokyo

S’administrer régulièrement sa dose de culture étant un impératif pour tout bon parisien qui se respecte, je suis sortie de ma banlieue de prolos pour rejoindre les hautes sphères culturelles de la capitale. Habituellement, quand j’ai une soudaine envie de me culturer, je traîne plus volontiers mes guêtres du côté du Musée d’Orsay, ou vers quelques expositions de photographie. Mais cette fois je décidai de me confronter à la crème de la crème, là où les élites de l’art contemporain communiquent à un public débonnaire leur vision grandiose du monde et de ses tourments : le Palais de Tokyo.

Mise en bouche

Pièce maîtresse de l’expostion "Inside China", sous réserve d’avoir bien compris les explications du cartel
Pièce maîtresse de l’exposition « Inside China », sous réserve d’avoir bien compris les explications du cartel

Je ne m’attarderai pas sur la première partie de l’exposition, Inside China, qui est d’une écrasante nullité tant sur la sélection des œuvres présentées que sur la forme de l’ensemble. Au programme : une reproduction miniature de toilettes publiques (de la Chine communiste, CQFD), des récipients remplis de peinture séchée posés à même le sol, quelques sculptures de zizi, des grilles suspendues où s’entremêlent des nouilles séchées… Les cartels explicatifs des œuvres, bourrés de fautes d’orthographe (je remercie au passage les visiteurs qui ont pris soin de corriger au stylo bille), n’apprennent globalement pas grand chose sur la démarche des artistes, d’autant plus qu’il faut jouer aux devinettes pour trouver la correspondance entre les œuvres et leur description.

Cette cacophonie est l’expression parfaite du cliché sur l’expo d’art contemporain, où le visiteur goguenard oscille entre deux types de réaction : soit hocher la tête consciencieusement en risquant un haussement de sourcils; soit se laisser aller à un fou rire jubilatoire face à tant d’absurdités, et ainsi s’exclure définitivement de ce jeu de dupes – et au passage passer pour un “gros con de réac” – je tente ma chance ici.

Passons à l’exposition phare, Inside tout court cette fois (en anglais parce que c’est plus fun dit comme ça), une exposition ambitieuse comme le dévoile sa présentation officielle :

Inside propose au visiteur une traversée à l’intérieur de soi dont l’espace d’exposition serait la métaphore. Cette immense odyssée, tant physique que psychique, invite à traverser deux niveaux du Palais de Tokyo métamorphosé par les artistes de façon à ce que, d’une installation à l’autre, nous soyons toujours à l’intérieur d’œuvres qui nous conduisent en nous, de la peau jusqu’à nos pensées les plus secrètes.

Un voyage à l’intérieur de soi : présenté sous cet angle, cela fait forcément écho à l’épisode du “plug anal” exposé quelques semaines plus tôt place Vendôme, que quelques anonymes scandalisés ont pris soin de dégonfler quelques heures après son installation. Ce dégonflage, dénoncé comme acte de vandalisme, tenait peut-être d’une performance artistique, ou d’un happening. Mais tout est question de point de vue, et les dégonfleurs n’étaient manifestement pas subventionnés.

Entrée en matière

L’image intestinale de cet “intérieur de soi” est assumée dès l’accès aux caisses de l’exposition, avec cette œuvre “organique” faite en scotch transparent, que le visiteur peut “pénétrer”. (Les mots entre guillemets sont extraits de la présentation officielle de l’oeuvre.)

Tape Paris, Numen/For Use
Tape Paris, Numen/For Use

En réalité l’impression globale de ce réseau suspendu fait penser à une toile d’araignée, ou plutôt à un cocon. L’effet visuel est réussi, et les enfants, nombreux à être venus voir l’exposition ce jour-là, s’amusaient beaucoup à ramper dans cet enchevêtrement de tunnels.

L’exposition est conçue de telle sorte qu’une fois entrés les visiteurs n’auront d’autre choix que de parcourir toutes les salles jusqu’à la sortie. Il y a des familles qui font leur samedi à IKEA de la même façon, mais quelques-unes choisissent le Palais de Tokyo.

Cette critique “réac” ne saurait être entièrement à charge. Il y avait, de fait, de belles choses “à l’intérieur” de ce parcours fléché. Comme cette illusion d’optique qui donne l’impression d’une vitre, vitre qui en fait n’existe pas :

Marcius Galan, "Diagonal section", 2008, Wood, wax and paint on wall, Variable dimensions, Location: Inhotim. Photo credit: Pedro Motta (courtesy Galeria Luisa Strina and Instituto Inhotim)

Il y avait aussi cette maison où il pleut à l’intérieur :

Stéphane Thidet, Le Refuge, 2014

Dran, un graffeur toulousain, a entièrement repeint la cage d’escalier dans le style “Vitry zoo” (sauf qu’à Vitry-sur-Seine l’entrée est gratuite) :

Dran, "Ne pas taguer l’escalié"
Dran, Palais de Tokyo 2014

De la poésie, de l’illusion, du graffiti… C’est probablement pour ces quelques belles pièces (ce beau spectacle) que cette exposition a réussi à drainer un si large public au sein du sacro-saint Palais.

Plat de résistance

On déchante assez vite lors de la traversée de la reconstitution d’une décharge publique, décrite en langage abscons comme :

une installation in situ hybride et imposante, qui semble au premier regard être une structure abandonnée ou bien un bâtiment dévasté

Une « ode à l’informe » selon le catalogue de l’exposition, perso j’appelle ça une décharge.
Une “ode à l’informe” selon le catalogue de l’exposition, sans déconner. Perso j’appelle ça une décharge.

Dans le prolongement, on aperçoit une autre installation faite de bâches de chantier. Je suis fille d’artisan, de fait je connais bien les chantiers et je peux vous assurer que l’installation était criante de réalisme :

Mark Manders, Palais de Tokyo 2014
En vérité j’ai pris cette photo par facétie, pour le plaisir de raconter à mon père que j’ai payé 10€ pour visiter un chantier.

À côté de ces quelques perles il y avait quelques œuvres dérangeantes, comme celle du très officiel Christian Boltanski qui recycle pour l’occasion une vidéo de 1969 : un mec qui tousse, et qui tousse, et qui tousse encore, en crachant du sang à chaque raclement de gorge. Dégueulasse. Le film est projeté dans une petite salle derrière un rideau noir et «place le visiteur en position de voyeur».

Christian Boltanski, L’Homme qui tousse
L’homme qui tousse, mascotte de la prochaine campagne anti-tabac du Ministère de la Santé.

Et du voyeurisme, il y en avait à la pelle, disséminé tout au long de l’exposition, atteignant son paroxysme avec le film Da Vinci de Yuri Ancarani : une plongée à l’intérieur des boyaux du corps d’un anonyme, via les images d’un robot médical permettant aux chirurgiens de réaliser des opérations à distance.

© Yuri Ancarani, Da Vinci, 2012. Courtesy Yuri Ancarani et Galleria Zero, Milan.
Les images de l’intérieur du corps humain sont étonnamment teintées de bleu, comme dans les pubs pour serviettes hygiéniques on remplace les écoulements sanguins par un liquide bleu.

Il était aussi question d’enfermement, comme cet ours transformé en sculpture habitable, dans laquelle l’artiste a logé pendant deux semaines. Il ne s’agissait en fait que du recyclage d’une “performance” réalisée au Musée de la Chasse et de la Nature (sic), qui pour l’occasion avait été filmée en intégralité et retransmise en direct sur Internet (art-business 2.0).

Vue d’exposition, Inside, Palais de Tokyo (2014), Abraham POINCHEVAL. Crédit photo : André Morin
L’artiste blagueur a placé, à l’intention du visiteur, un œilleton en lieu et place de l’anus de l’ours… Pour ouvrir un «questionnement sur le rapport entre l’homme et l’animal»?

Pour le reste des installations, l’intention était trop souvent brouillée et ésotérique. On s’est assez vite rendu compte qu’il nous fallait impérativement lire les cartels pour espérer quelques éléments de compréhension sur ce qui nous était présenté. En vain. Les descriptions des œuvres transpirent le snobisme intellectuel. Comme ces toiles faites de champignons microscopiques où apparaît «une intériorité organique dont la durée d’existence dépasse le temps humain» (mais encore ?), ou cette structure de béton inachevée, occupant toute une pièce et décrite comme «une chimère insaisissable que l’on pourrait nommer le présent». Quelle arnaque.

Le parcours en lui-même est truffé d’embûches et éprouve le visiteur. Après une succession de pièces sombres où j’ai manqué par trois fois de trébucher, on arrive subitement dans une pièce éclairée par un contingent de tubes fluorescents… Épileptiques s’abstenir. L’idée de départ des artistes était pourtant intéressante : reproduire en trois dimensions des dessins d’arbres réalisés lors d’un test psychologique. Mais on n’en saura pas plus, ni sur le test, ni sur les patients d’ailleurs. Parce que l’art contemporain n’est pas là pour expliquer ou pour instruire, il est bien trop noble pour cela. On saura juste que l’inconscient, c’est blanc, très blanc – très très blanc.

Berdaguer & Péjus, C.28, 2014
L’art contemporain est éblouissant.

Plus loin nous arrivons dans une salle où sont projetées des vidéos de gens tout nus qui jouent à chat dans ce qui semble être une cave (sans déconner) :

Artur Zmijewski, Berek (The game of tag)

L’artiste, Artur Zmijewski, est présenté comme étant « un des artistes les plus respectés aujourd’hui ». Fichtre, je dois être de ces incultes qui n’ont JAMAIS entendu parler de ce monsieur, aussi je remercie les commissaires de l’exposition d’avoir précisé l’étendue de sa respectabilité. On apprend que certaines scènes ont été filmées dans une chambre à gaz d’un ancien camp de concentration. Heureusement ils ont pris soin d’entamer une piste de réflexion :

L’artiste nous invite également à prendre conscience de nos réactions face à la situation dans laquelle nous met son œuvre, à étudier notre propre perception des images, et à penser notre engagement éthique de spectateur par rapport à celles-ci.

Je crois bien avoir trouvé mon maître dans l’art de la facétie !

Puis vient l’instant Culture, avec un grand Q. On touche le fond de la transgression dans la grande salle consacrée aux films d’animation de Nathalie Djurberg et Hans Berg. Des personnages en pâte à modeler dont je vous laisse apprécier les tribulations :

Nathalie Djurberg & Hans Berg, Palais de Tokyo 2014
Nathalie Djurberg & Hans Berg, Palais de Tokyo 2014
Nathalie Djurberg & Hans Berg, Palais de Tokyo 2014

Otez-moi d’un doute, il s’agit bien d’une exposition tout public ? Je veux bien assimiler l’idée que les artistes y trifouillent le subconscient, le tabou, le fantasme… Mais j’émets un sérieux doute sur l’accessibilité de ce genre d’esthétique.

À la sortie de la salle une petite fille semble dubitative : « Papa, pourquoi y a que des trucs qui font peur ? » Le père a juste esquissé un sourire et n’a pas répondu. Le débat est intérieur, à chacun de lutter contre ses angoisses… Même quand on a six ans et demi. Dans la salle suivante, une vidéo présente une maison familiale qui prend feu dans l’indifférence générale de ses habitants. Pas de quoi rassurer la gamine à mon avis.

Reynold Reynolds/Patrick Jolley, Burn, 2002. Courtesy des artistes
Papa est tellement absorbé par cet article de Libé sur le Mariage pour tous qu’il s’en fout complètement que la maison brûle. Avec un peu de recul c’est sans doute l’œuvre la plus pertinente de toute l’exposition.

D’un voyage à l’intérieur de soi, comme le promettait cette exposition, un glissement s’est opéré jusqu’à un renfermement sur soi. Par l’accumulation de visions angoissantes, sales et morbides, le visiteur est pris au piège des maîtres des lieux, comme le démontre l’une des dernières installations : une pièce, vide, où une voix glauque et agressive nous murmure “Get out of the room”. Le texte explicatif est à hurler, de rire ou de rage, au choix :

Cette œuvre présentée à la fin du parcours labyrinthique de l’exposition Inside, permet au visiteur de se libérer des images troublantes qu’il a pu voir auparavant, tout en l’enfermant dans ses propres pensées.

Finalement expulsée de ce cloaque par la petite porte de sortie (le rectum du Palais), j’ai surtout eu le soulagement d’avoir échappé de peu à l’asile psychiatrique.

Cerise sur le gâteau

Enfin à l’extérieur du boyau Inside on pensait s’en être sortis quasi indemnes. C’était sans compter sur l’exposition bonus Les modules de la Fondation Pierre Bergé / Yves Saint-Laurent.

Quelques morceaux choisis des œuvres présentées :

Louise Pressager
Louise Pressager
Louise Pressager
Louise Pressager

Quand l’art contemporain se mue en art de marché, cela donne :

Sculpter un billet de 100 euros, QINGMEI YAO

J’éprouve soudainement une immense paresse intellectuelle pour expliquer la démarche artistique derrière ce billet de 100€ mis sous verre – car il y en a bien une, et elle est d’ailleurs expliquée et justifiée en long, en large et en travers à grands renforts de vidéos. Mais à quoi bon ?

Digestif

C’était ma première visite au Palais de Tokyo, et probablement la dernière. La très grande majorité des critiques de l’exposition Inside sont élogieuses, mais cela n’a rien de surprenant tant la mise en scène de l’espace d’exposition joue sur l’affect et tire les ficelles du spectaculaire.

Ma critique, acide et résolument amère, ne porte pas sur les artistes. Les personnes exposées ici font partie des chanceux artistes subventionnés, et c’est tant mieux pour elles. Je ne remets pas en cause leur talent ou la valeur intrinsèque de leur production, bien que la valeur marchande qui leur est attribuée soit fortement discutable. Au passage, saviez-vous qu’en France le prix d’achat des œuvres d’art par le Fonds National d’Art Contemporain est soumise au secret par la loi ? C’est pour protéger la cote de l’artiste, et c’est bien commode.

Au-delà de ce juteux business qu’est l’art contemporain promu par nos élites, et qui n’a pas fini de nous faire enrager tant ses rouages sont crapuleux, le scandale est tout autant dans l’idéologie véhiculée par ces institutions dites “culturelles”. Dans l’exposition Inside, on traite du voyeurisme, de l’enfermement, de la solitude. La maison brûle, les corps s’exhibent, l’inconscient est mis à nu… Je me suis étonnée de ne pas trouver Lexomil parmi la liste des partenaires tant cette vision de notre monde “vu de l’intérieur de soi” y est morbide et stérile. Car il n’y a pas d’issue, si ce n’est en soi-même, comme le conclut la toute dernière installation. Qu’on se le dise, c’est donc seul qu’il nous faudra affronter l’avenir, il n’est pas question de lien social pour sortir de cette prison mentale.

J’attends avec impatience l’exposition Outside où on nous expliquera probablement combien le culte de soi nous permettra de nous émanciper de ces querelles intestines, et pourquoi il nous faut valoriser notre image et notre rapport à la société. À cette occasion je ne manquerai pas de proposer aux curateurs une installation in situ, pour laquelle j’espère décrocher un jackpot de subventions : il s’agirait d’une armée de mille clones de ma personne en grandeur nature qui affronterait une sculpture phallique en marbre rose. Si vous trouvez le concept tout pourri, c’est que vous ne comprenez rien à l’Art, petites gens.

Y a plus qu’à attendre les subventions.

Revenons sur ce langage obscur utilisé par la critique d’art, censé nous éclairer sur les concepts cachés derrière les œuvres. C’est un langage très codifié, une déclinaison du Novlangue, à rapprocher des codes de langage utilisés en politique. Imaginons par exemple un Premier ministre déclarer que «les mesures proposées en faveur de la flexibilité du travail sont la seule solution pérenne pour relancer la compétitivité des entreprises et regagner la confiance des marchés». Le citoyen lambda ne comprend rien, si ce n’est que le monsieur a l’air sérieux dans son travail; ce n’est que quelques mois plus tard qu’il comprendra qu’il est désormais contraint à travailler le dimanche. Le langage associé à l’art contemporain fonctionne de la même manière. À propos de mon installation pour la future exposition Outside, le commissaire d’exposition écrira par exemple que « l’artiste, à travers un renversement spatial de sa propre représentation, ouvre un questionnement sur ses rapports à l’identité collective dans une perspective sociétale ». Sans déconner. Dans les deux cas, politique ou culturel, vous aurez le sentiment de vous être fait arnaquer, et vous aurez bien raison. Le langage exerce un pouvoir de domination : celui de l’élite aristocratique, qui possède les mots, sur la majorité silencieuse exclue du discours car ignorante du sens réel de ces mots.

L’une des particularités de cet art contemporain est qu’on peut lui faire dire tout et son contraire, de fait il nous est impossible de le contredire. En cela il prend une forme de totalitarisme. Le monde de l’art tel que représenté par nos élites contraint à se soumettre à l’idéologie dominante face à laquelle il est interdit d’exercer son esprit critique, puisque reconnue par l’institution. Sortir de ce cadre, c’est être coupable d’ignorance sur le sacré, l’impalpable, l’indicible qu’est l’art contemporain. Ce bluff suffit à annihiler toute résistance au dogme. Pourtant, être capable de dire « C’est de la merde », quand bien même tout le monde dirait le contraire, c’est faire preuve d’une indépendance d’esprit salutaire.

Que faire pour lutter contre cette imposture culturelle ? User de l’humour et de la dérision me semble être une arme efficace et à la portée de tous. Du moins c’est celle que j’ai choisie.


Pour compléter cette lecture :

Si vous voulez vous culturer en famille dans le beau Paris, je vous conseille plutôt de migrer vers le Palais de la découverte quelques rues plus loin. Ou vous pourriez tout aussi bien traverser le périphérique et vous jeter à bras ouverts dans ce grand musée à ciel ouvert qu’est la ville de Vitry-sur-Seine, preuve que l’art appartient à tout le monde.